Le capitaine François Poucin, officier à l'Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (IRCGN), a présenté le projet JANUS
Crédits photos : © Laval Virtual
Synthèse du troisième cycle de conférences de la 28e édition de Laval Virtual “Industrie & Défense” du jeudi 9 avril 2026
L’essentiel : La XR s’impose comme un outil stratégique dans les secteurs industriel et militaire. Lors du cycle “Industrie & Défense” de Laval Virtual, six intervenants ont démontré comment les contraintes de souveraineté et de sécurité propres à la défense peuvent se transformer en avantages compétitifs pour l’ensemble de la filière immersive et comment des cas d’usage concrets, redéfinissent les frontières entre civil et militaire.
Laval Virtual, 28 ans d’innovation immersive
Laval Virtual est le rendez-vous européen de référence des technologies immersives, organisé depuis 1999 à Laval, en Mayenne. Sa 28e édition, qui s’est tenue du 8 au 10 avril 2026 à l’Espace Mayenne, a réuni chercheurs, industriels, institutionnels et startups autour des usages concrets de la réalité virtuelle, augmentée et mixte. Le cycle “Industrie & Défense” du 9 avril 2026 a proposé une alternance de panels et de cas d’usage permettant un dialogue direct entre experts des deux mondes.
Travailler pour l’industrie de la défense commence par un changement de culture
Maria Madarieta, CSM et R&D Manager chez Virtualware, entreprise espagnole spécialisée dans les solutions XR pour l’industrie et la défense, a ouvert le panel en posant une question que beaucoup hésitent à formuler : est-il réellement possible, pour une PME, d’entrer sur le marché de la défense ?
La réponse est nuancée. La dirigeante a décrit un chemin d’accès possible via des programmes d’innovation qui permettent aux startups et PME de co-développer des solutions avec des ministères de la défense, à condition d’accepter un partage des résultats. Ce modèle ouvre des portes, mais implique une transformation profonde de la structure de coûts.
« Préparez votre produit dès le début en pensant que vous allez évoluer dans une infrastructure très exigeante, c’est la clé. Ça fonctionne dans le nucléaire, dans la défense et dans les industries civiles. »
Elle à ensuite partagé une règle empirique : le coût d’un MVP industriel doit être multiplié par cinq à dix pour atteindre les standards d’un produit industrialisé, puis à nouveau par deux à trois pour répondre aux exigences du secteur de la défense. Ce n’est pas tant une question d’argent, a-t-elle précisé, que d’effort et de maturité organisationnelle. Virtualware en a fait l’expérience : son produit Viroo, conçu dès l’origine pour des environnements contraints, peut aujourd’hui être déployé indifféremment dans un lycée de la santé espagnol, une infrastructure ferroviaire ou encore un environnement militaire, avec le même code et des droits d’accès différenciés.
La représentante de Virtualware a également pointé un prérequis rarement documenté : la culture militaire. Cycles de décision longs et fortement hiérarchisés, codes de communication et registres spécifiques à maîtriser avant d’entrer en contact. Ce que Fabien Dumon a prolongé sans détour : « Il y a une culture, un langage spécifique pour parler avec eux, et vous devez l’apprendre avant de vous présenter. » Patience et temps, a conclu la dirigeante.
Souveraineté XR : choisir ses batailles
Fabien Dumon, Immersive Technologies Leader chez Airbus Defense and Space et responsable du cluster d’innovation en technologies immersives, a élargi la réflexion à l’échelle d’un grand groupe industriel. Sur la question de la souveraineté matérielle, le responsable a été direct : dans le domaine XR, elle est illusoire. Les principaux fabricants de casques réellement matures sont Meta, Microsoft (désormais absent du marché) et Apple. Aucune entreprise européenne ne dispose de la capacité d’investissement nécessaire pour rivaliser, Airbus inclus. La souveraineté, pour la filière, doit se concentrer là où elle est encore possible : les données, les logiciels, les architectures de déploiement.
« Vous ne pouvez pas dire à des militaires de démarrer leur appareil en entrant leur compte Facebook ou leur Apple ID. C’est le problème principal. »
Sur le plan de l’architecture technique, le spécialiste a défendu une approche modulaire pensée dès la conception pour être à la fois capable de fonctionner sur Google Cloud, Azure, ou sur une infrastructure locale sans Cloud, ce qui est la condition sine qua non pour travailler avec la défense. La plateforme AirCube, développée en interne chez Airbus, illustre cette logique : d’abord déployée sur des programmes militaires, elle couvre aujourd’hui l’ensemble du cycle de vie des aéronefs civils et militaires, de l’ingénierie à la maintenance. Il a aussi pointé une lacune structurelle européenne souvent ignorée : l’absence de moteur de rendu 3D souverain. Dassault Systèmes travaille sur le sujet, mais la chaîne technologique complète de la XR reste largement dépendante d’acteurs américains.
L’usage dual, catalyseur discret de la filière XR

Jérémy Lacoche, chercheur chez Orange Innovation spécialisé dans les jumeaux numériques et la XR pour les techniciens augmentés, a apporté la perspective d’un opérateur télécom engagé dans des cas d’usage à la frontière du civil et du militaire. Il a illustré la notion d’usage dual (dual use) avec un exemple concret : Orange utilise aujourd’hui ses tours télécom pour surveiller des drones potentiellement malveillants à proximité des centrales nucléaires. Une infrastructure civile “détournée” de son usage initial pour des missions de sécurité nationale.
Il a aussi relevé une tendance de fond observable depuis plusieurs éditions de Laval Virtual : des solutions conçues pour le divertissement ou l’industrie migrent progressivement vers la défense, parfois en quelques années. Le cas de Varjo en est l’illustration récente : longtemps positionné comme référence industrielle, le fabricant finlandais oriente désormais explicitement sa communication vers les secteurs de simulation militaire. Sur la question de la souveraineté logicielle, le représentant d’Orange a mentionné les travaux du CNXR en France, qui cartographie la chaîne de valeur XR pour identifier précisément les maillons où l’Europe est présente ou absente. Un travail qu’il juge indispensable pour orienter les décisions industrielles.
La scène de crime rendue navigable
Le capitaine François Poucin, officier à l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (IRCGN), a présenté le projet JANUS, un système de numérisation, de reconstruction et de visualisation immersive des scènes de crime développé entièrement en interne par une équipe de développeurs. C’était la première intervention de la Gendarmerie nationale en 28 éditions. Sa présence a été saluée comme un symbole de maturité de la filière XR.

JANUS repose sur quatre étapes : acquisition laser ou drone (scanners Faro, drones DJI, photogrammétrie jusqu’à 50 km²), création d’un jumeau numérique métriquement certifié (niveau COFRAC), implémentation des éléments criminalistiques, puis visualisation sur tous supports (téléphone, tablette, Windows, Linux, casque Pico). L’officier a insisté sur un impératif :
« Ça ne sert strictement à rien de faire des choses magnifiques si on ne peut pas les utiliser ou les partager. Si on doit envoyer un jumeau numérique en Nouvelle-Calédonie par exemple, le réseau n’est pas forcément adéquat. »
Les modules développés vont au-delà de la simple visualisation. La reconstitution judiciaire numérique permet de plonger un mis en cause dans l’environnement 3D d’un crime sans nécessiter un déplacement physique. Le camera matching, méthode appliquée notamment aux refus d’obtempérer, est possible en virtuel et permet de replacer toutes les caméras disponibles dans l’environnement 3D, d’animer la scène dans le temps, et de faire adopter aux jurés le point de vue exact du conducteur au moment des faits. L’idée est d’aboutir à une constatation pure, sans interprétation.
Le projet Voyager, en développement au sein de l’IRCGN, étend cette logique : via la création d’un “camion de réalité virtuelle”, produit par une entreprise française, qui permettra de conduire des reconstitutions judiciaires virtuelles directement en maison d’arrêt, sans déplacement du mis en cause. L’IRCGN maîtrise entièrement la solution logicielle et s’appuie sur des partenaires français pour le matériel (Varonia en particulier).
Le jumeau numérique à portée de tous
Emmanuel Mouren, CEO de WeMap, entreprise française spécialisée dans la cartographie spatiale, a pris le contre-pied du discours ambiant sur les jumeaux numériques. Son point de départ est le suivant : les jumeaux numériques coûtent cher à construire, deviennent obsolètes dès leur publication et ne justifient jamais suffisamment l’investissement de mise à jour. Un cercle vicieux bien connu des opérateurs de sites complexes. La réponse de WeMap repose sur une caméra 360°, un pipeline d’intelligence artificielle en traitement d’image et une capture réalisée au rythme d’une marche normale, sans expertise technique requise. Le directeur général résume ce changement de paradigme :
« Nos clients de la grande distribution gèrent eux-mêmes leurs mises à jour quatre fois par an, sans intervention de WeMap. C’est ça, le vrai changement de paradigme. »
Les chiffres avancés sont frappants : la capture du Louvre (70 000 m²) a été réalisée par une seule personne en une journée, avec un jour de post-traitement. 17 magasins d’une enseigne nationale, chacun de plus de 5 000 m², ont été couverts par une personne en un mois. Sur le réseau SNCF, la détection des bandes podotactiles sur les quais a été généralisée à plus de 50 gares en moins de 15 minutes par gare, après deux heures d’entraînement sur une station de référence.
Les applications couvrent la gestion de patrimoine, la maintenance, la navigation indoor sans installation de capteurs physiques, la recherche d’assets par langage naturel sans annotation préalable (VLM) comme par exemple la détection de moisissures dans des stations de métro. WeMap opère avec un principe de souveraineté totale : les données captées restent la propriété du client, le traitement est internalisable, aucune dépendance envers des fournisseurs tiers. En conclusion, le CEO a évoqué les avancées récentes de Niantic Spatial, qui utilise les mêmes caméras 360° que WeMap pour construire des Gaussian Splats en 3D : un signal que la trajectoire technologique choisie par l’entreprise semble la bonne.
Former les humanitaires plus vite que les crises ne se succèdent
Guillaume Auvray, Head of Innovation chez XR Ireland, a présenté la plateforme CMEX Builder, développée en partenariat avec Action Contre la Faim (ACF), dans le cadre du projet européen Cortex-2 (EU Horizon).
“Levez la main si vous pouvez citer un conflit ou une catastrophe naturelle qui a fait la une du mois dernier.” C’est la question, un peu provocatrice, que Guillaume Auvray a posée à la salle. Tout le monde a levé la main. Le constat est simple, les crises s’accumulent plus vite que la capacité à y répondre. Les organisations humanitaires, les services de protection civile et les opérateurs d’infrastructures critiques partagent la même mission, m. Mais la complexité des exercices de simulation a tellement augmenté que la plupart ne peuvent se permettre qu’un ou deux entraînements par an.
« Certains exercices prenaient 12 mois à définir. Nous voulons ramener ce délai à quelques jours »
La réponse technique repose sur un langage de description commun (le CEDL : Simulation Exercise Definition Language) qui permet de structurer n’importe quel scénario de crise dans un format lisible par les humains et les machines. Construit sur des standards internationaux reconnus (cadre de Sendai, taxonomie des risques de l’ONU, réglementation européenne sur la résilience des infrastructures critiques), il garantit que les modules créés par une organisation sont réutilisables par une autre.
La plateforme est conçue pour fonctionner sur cloud européen (Scaleway exclusivement), en infrastructure locale, ou depuis des serveurs transportables pour les théâtres d’opérations sans connexion. Une IA (Mistral, hébergée en Europe) assiste la conception des exercices. Les décisions prises pendant la simulation sont capturées en temps réel et restituées aux formateurs pour analyser la progression des équipes dans la durée. L’intervenant a précisé que la plateforme cible également l’industrie (réduction des risques sur les sites) et pourrait, à terme, connecter protection civile et défense autour de standards communs.
Défense et industrie, les Finlandais n’attendent plus
Le panel finlandais, animé par Sarita Blomqvist (Dimecc Oy / Metaverse Finland), a conclu le cycle en élargissant la réflexion à l’échelle du continent européen. Dorian Frayssinet, Area Sales Manager chez Varjo (le seul fabricant européen de casques de réalité mixte de haute précision encore en activité) a noté un changement de fond depuis le déclenchement du conflit en Ukraine :
« Le fait que nous soyons une entreprise européenne compte désormais. Quand j’ai rejoint Varjo, il y a quatre ans, j’avais la naïveté de croire que c’était un critère important mais à l’époque, ça n’intéressait personne. »
Le responsable commercial a décrit comment Varjo forme désormais des pilotes de F-16 en Ukraine avec ses casques. Une alternative aux dômes de simulation coûtant entre 5 et 20 millions d’euros avec des délais de livraison de 18 mois. Il a aussi mis en avant la convergence en cours entre simulation militaire et certification civile : deux industriels ont annoncé cette année des certifications de formation en réalité mixte avec la technologie Varjo pour l’aviation civile.

Sauli Kiviranta, CEO de Delta Cygni Labs, spécialiste des solutions de connectivité pour systèmes XR distribués, a pointé la vitesse d’itération comme rupture fondamentale : là où la défense fonctionnait traditionnellement sur des cycles décennaux, l’Ukraine itère en semaines ou en mois. Il a établi un parallèle saisissant entre la pénurie de pilotes de drones ukrainiens et la pénurie de compétences dans l’industrie minière ou portuaire. Deux problèmes structurellement identiques auxquels la XR et les opérations à distance apportent la même réponse.
Mika Luimula, directeur de la recherche à l’Université des sciences appliquées de Turku et co-fondateur de Proverse, a insisté sur les enjeux de charge cognitive dans la supervision de flottes de systèmes autonomes (drones, tracteurs agricoles, équipements industriels). Il a présenté deux brevets en cours : un système de détection de drones en temps réel par streaming vidéo 360° et un outil de modélisation 3D rapide pour préparer des opérations sur le terrain.
Le panel a convergé sur plusieurs constats : l’Europe dispose de compétences souveraines en télécommunications (deux des trois équipementiers mondiaux sont européens), en construction navale et en gestion de l’espace aérien. La principale vulnérabilité reste la chaîne matérielle : des microchips à l’assemblage de systèmes électromécaniques complexes, les dépendances sont nombreuses et les signaux d’alerte se multiplient, notamment avec les attaques récentes sur des projets open source.
Ce que nous retenons à Laval Virtual
Lors du cycle “Industrie & Défense” six intervenants de secteurs différents mais des conclusions qui convergent.
1. Les contraintes défense, un accélérateur de qualité pour toute la filière. L’architecture modulaire, le déploiement hors cloud, la traçabilité des données : autant d’exigences imposées par la défense qui constituent un avantage compétitif immédiat dans les secteurs industriels les plus sensibles. Les entreprises qui les intègrent dès la conception, comme Virtualware avec Viroo, n’ont plus à choisir entre leurs marchés.
2. La souveraineté XR passe par le logiciel et les données, pas par le matériel. L’ensemble des intervenants a acté l’impossibilité d’une souveraineté sur la couche matérielle (casques, GPU, infrastructure cloud). Le terrain réellement défendable est celui du code, de l’architecture de déploiement et de la maîtrise des données, comme le démontrent le projet JANUS de l’IRCGN ou la plateforme WeMap.
3. La compression des délais transforme les usages avant les produits. Qu’il s’agisse de numériser 70 000 m² en une journée, de reconstituer une scène de crime en environnement VR, ou de former des pilotes en quelques semaines plutôt que d’attendre 18 mois un simulateur, la XR n’élargit pas seulement le champ des possibles, elle en réduit les délais. C’est ce delta temporel qui crée la vraie valeur stratégique.L’Europe a des atouts, à condition de les nommer. La filière XR européenne tend à se définir par ses manques (moteur de rendu, fabrication de composants, IA générative). Mais elle dispose de points forts structurels : opérateurs télécom de classe mondiale, industrie aéronautique et navale, culture réglementaire de la souveraineté des données. Transformer ces atouts en avantages commerciaux suppose une stratégie d’achat européenne délibérée.


