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Introduction aux technologies immersives dans le premier incubateur au Congo

Les technologies immersives au Congo

Crédits photos : J.-F. Kitchiguine

Directeur de l’innovation depuis 17 ans, Jean-François Kitchiguine se définit lui même comme un “évangéliste de la réalité augmentée”. Depuis 2010, il s’attache à faire découvrir les technologies immersives et à partager son expertise sur le sujet. Il donne régulièrement des conférences sur la VR/AR, notamment pour le JCertif, une organisation indépendante dont le but est de promouvoir l’innovation dans les pays émergents. Début octobre, il était présent au Congo pour parler réseau mobile et réalité augmentée. Suite à l’événement, il fait un état de la situation technologique dans le pays.

Il y a 3 ans, j’ai été approché par Max Bonhbel, fondateur de JCertif* et de Yekolab** pour venir parler de réalité augmentée et virtuelle au Congo Brazzaville. Depuis maintenant 2 ans, je suis invité en tant que speaker et formateur sur les technologies immersives pour 3 jours très intenses ! L’année dernière, j’avais fait un épisode de mon podcast directement à partir de Brazzaville. Nous avions parlé de découverte AR et VR avec des étudiants.

Pour cette année 2019, je souhaitais dépasser le stade de la découverte des technologies immersives et proposer des pistes concrètes aux étudiants pour avancer sur le développement d’expériences AR et VR. Je vous propose un rapide état des lieux de la situation technologique au Congo Brazzaville, tout en gardant en tête l’objectif d’un déploiement des technologies immersives. Vous trouverez mes impressions sur l’avenir des deux technologies au Congo-Brazzaville.

Le Congo, un pays en pleine mutation technologique malgré quelques contrastes

L’année dernière, la 4G n’était pas encore disponible et les moyens de paiement dématérialisés étaient anecdotiques. Fin 2018, la 4G a été déployée, faisant diminuer légèrement le coût d’accès à la 3G malgré un réseau de télécommunication instable. Pour la partie paiement, il y a un fort développement du mobile money, méthode de paiement qui consiste à payer et à se faire payer via le téléphone, sans carte bancaire. Les opérateurs ont donc un énorme rôle à jouer dans la croissance du pays. 

Du coté des opérateurs (MTN et Airtel), il y a une très forte volonté à pousser les usages de l’internet mobile, notamment en mettant en avant l’utilisation de Facebook, WhatsApp, Instagram et Youtube. Malgré un taux d’utilisation élevé de ces 4 applications, les opérateurs encouragent les développements d’applications au sein même du pays que ce soit à travers Yekolab ou des développeurs indépendants.

Une autre nouvelle encourageante arrivée cet été, fut l’annonce de la sélection du Congo Brazzaville comme pays test sur les technologies 5G. D’ici quelques années, le pays aura gagné en qualité et rapidité du réseau de télécommunication mobile. Le pays étant habitué au phénomène du Leap Frog c’est donc le moment idéal pour faire découvrir les technologies immersives et pousser le développement d’expériences AR et VR. Les utilisateurs des smartphones touchent la majorité de la population urbaine avec une forte prédominance chez les jeunes de 18 à 35 ans. On retrouve des marques comme Tecno, Huawei, Samsung, etc. 97% du parc mobile est Android, je n’ai vu aucune personne sur iOS. Vous trouverez un nombre important de statistiques sur l’utilisation d’internet, de l’internet mobile et des réseaux sociaux au Congo-Brazzaville.

Découverte de la VR en 2018, une maturité face à la technologie en 2019

Lors de ma première visite l’année dernière, j’avais apporté dans mes bagages un Oculus Go. Le casque venait de sortir la même année et proposait un accès très simplifié à la VR. Lorsque les étudiants ont commencé à essayer le casque, ce fut une expérience inoubliable. Tout ce que j’avais tenté d’expliquer sur la réalité virtuelle fut compris en quelques secondes. Leurs premières expériences furent avec des vidéos 360 d’Arte TV et des jeux vidéos de type Dead and Buried, Bait, Wonders of the world. Plusieurs fois le casque a failli atterrir par terre, tellement l’immersion était totale. Mais après avoir retiré le casque, de nouvelles questions venaient se poser. Est-ce dangereux pour notre santé mentale ? Comment faire pour avoir moins mal aux yeux ? Comment est-ce que je peux faire pour me former ? Comment faisons-nous pour développer des applications de réalité virtuelle ? Ces questions montraient un réel intérêt de la part des jeunes. 

Cette année, les sensations étaient toujours les mêmes mais l’étonnement était moins présent. Ce qui est un très bon signe ! Cet étonnement passé a laissé la place à une prise de conscience du potentiel de la VR et à une volonté d’action. 

Je vois deux prochaines étapes majeures dans les prochaines années :

  • Former les jeunes sur un logiciel de modélisation et d’animation 3D (type Blender / 3DS Max) et sur un moteur de jeu 3D type Unity ou Unreal
  • Donner accès à des casques de VR à Yekolab pour qu’ils puissent tester

Les jeux ou expériences VR devront sûrement être dégradés en terme de qualité car les jeunes n’ont pas forcément accès à des ordinateurs de dernière génération.

Le développement d’expériences de réalité augmentée : un pas affirmé vers le pragmatisme

Du côté de la réalité augmentée, le fonctionnement de la technologie fut aussi très simple à comprendre mais les cas d’usages manquaient d’utilité dans le contexte économique et social du Congo Brazzaville. La majorité des cas d’usages aujourd’hui, tout continent confondu, sont destinés au B2B. Or les méthodes de travail sont très différentes entre les pays occidentaux et celles du Congo Brazzaville. En revanche, beaucoup d’évolutions ont eu lieu du coté B2C entre 2018 et 2019. Les logiciels de création gratuits (spark AR Studio, Lens Studio) et remplis de tutoriaux sur internet permettent de créer des expériences de réalité augmentée très facilement. Je pense donc que quelques jeunes se dirigeront vers cette voie en proposant des filtres adaptés aux besoins locaux. D’ailleurs, l’utilisation des filtres AR sur Facebook, Instragram et Snapchat s’est popularisé dans le monde et surtout auprès des filles et femmes en Afrique. J’aimerais bien voir l’année prochaine une pluie de filtres AR d’origine congolaise sur Instagram et Snapchat.

Je pense que l’arrivée des casques de réalité augmentée et mixte ne se fera pas avant 2 ans minimum. Mais je pense qu’il y aurait un gros intérêt de la part des jeunes pour un modelé hybride (casque et mobile) de type Mira Prism ou merge VR Headset.

Quant à l’AR mobile, ce dernier peut se faire une grande place au sein du parc (naissant) d’applications mobiles. Mais tant que le réseau mobile sera instable, la majorité des applications AR devront intégrer en local les modèles 3D. 

Un concept plus clair : la notion d’ARCloud

Je ne pouvais pas parler de réalité augmentée sans parler d’ARCloud. Les applications que nous avons aujourd’hui fonctionnent en Silo et resteront à l’état de POC si une plus grosse infrastructure logicielle et matérielle n’est pas mise en place. Mais lorsque nous abordons les questions d’un déploiement à grande échelle de la réalité augmentée, les même questions que nous avons en Occident liées à la sécurité et la gestion des données privées arrivent très rapidement. Nous avons donc parlé de Live Maps de Facebook, du Magiverse mais aussi des propositions de l’OpenARCloud association, de Verses.IO et de OpenXR de Khronos. Ces concepts restent tout de même très éloignés de ce qu’il est réellement possible de faire aujourd’hui. Mais qui sait ? Peut être qu’une équipe de développeurs participera à la construction d’un ARCloud open ?

Le Congo Brazzaville est un acteur naissant dans le domaine des technologies immersives. Les évolutions des infrastructures de télécommunication permettront de démocratiser ces technologies en donnant envie à cette nouvelle génération d’embrasser le potentiel de la réalité augmentée et virtuelle. Les Congolais sont très en demande de contenu (applications, expériences) local ou international. Yekolab et JCertif participent à l’évangélisation de l’économie numérique en proposant des programmes de formation de développement et design gratuitement. Tout n’est qu’une question de temps. Quand est-ce que le coût de l’accès à internet baissera ? Quand est-ce que la 5G sera déployée ? Quand est-ce que les réseaux de télécommunication seront stables et accessibles constamment ? 

Les réponses à ces questions sont des pré-requis nécessaires afin d’avancer vers la démocratisation de l’AR et de la VR au Congo Brazzaville. Je suis certain que les technologies immersives se déploieront en masse dans les 5 années à venir, mais sous une forme plus frugale, adaptée aux infrastructures de télécommunication locales et aux besoins locaux.

*Jcertif est né il y a 10 ans. Elle regroupe une communauté de passionnés des nouvelles technologies avec pour objectif d’offrir des formations gratuites dans le domaine du web et du mobile au Congo Brazzaville et dans les pays limitrophes. Chaque année, Jcertif organise un cycle de conférences avec des intervenants internationaux permettant de présenter les dernières innovations technologiques ainsi que les nouvelles méthodes de travail. Jcertif est aussi à l’initiative d’un projet majeur : Yekolab.

**Créé en 2014, Yekolab est le premier centre de formation aux nouvelles technologies et incubateur du Congo Brazzaville. Quelques startups sont incubées dont WapiCash, une startup spécialisée dans les moyens de paiements à destination des Africains et de la diaspora Africaine. 

Jean-François Kitchiguine
À propos de l'auteur

Consultant et conférencier en technologies immersives depuis 2010. J'élabore des conférences sur mesure et aide mes clients à comprendre les enjeux des technologies immersives en lien avec leur industrie. De plus, grâce à une double compétences IT et Business, je pilote pilote le déploiement de projets faisant appel aux technologies immersives. Je siège au conseil d’administration de RA’Pro et suis un membre fondateur de l’Open AR Cloud Association.
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